Quelques mots sur l'indicible.

Tout d'abord, je veux adresser toutes mes condoléances aux familles, aux proches des victimes des attentats, même si certainement, ils ne liront jamais ces lignes. Je ne vous connais pas, je ne peux même pas comprendre un dixième de votre peine, mais mon coeur est gorgé de douleurs, de compassion pour vous. On a tous l'impression d'être touchés, on se sent tous terriblement concernés, car nous venons de réaliser que plus personne n'était à l'abri. Que la prochaine fois, ça serait peut-être notre tour. Mais nous resterons forts.

Samedi, ma tête bouillonnait, et j'ai eu le besoin urgent de poser des mots pour les empêcher de tourner dans mes pensées. Ce texte ne sert à rien, juste à communiquer. Il me semble que pour s'en sortir c'est ce qu'il faut. Communiquer, créer des liens, partager. J'ai besoin de me purger de mes émotions, alors je les pose-là, pour personne et pour tout le monde. Les voici:

 

"Je ne veux pas voir, je ne veux pas entendre. Mais je regarde et j’écoute. En boucle, comme pour essayer de me persuader que ça s’est vraiment passé, comme pour essayer de trouver un élément qui m’aurait échappé, pour comprendre ce qui est inexplicable…

La soirée était belle. C’était le début du weekend. On pouvait sortir boire un verre, voir un film, aller à un concert. Moi j'avais choisi de regarder un match de foot et de me réjouir, en voyant notre équipe marquer face aux grands Allemands. Hier soir, nous aurions dû être heureux.

Mais les explosions entendues durant le match n’étaient pas ceux de perturbateurs dans les gradins, comme ce que je pensais. Les infos commencent à tomber. 18 morts. C’est comme avaler une marée de glaçons. Je reste choquée, à fixer les images qu’on nous offre : des mouvements de foules, le son de coups de feu, des troupes de policiers, de gendarmes, de médecins, d’infirmiers…

Ça recommence.

Le bleu des fourgons. La blancheur des visages effrayés. Le rouge des ambulances.

Soudain, on réalise qu’on connaît des gens à Paris. J'envoie une floppée de sms, sans m’autoriser à penser au pire. J’attends une réponse de ma sœur. Qui ne vient pas. Je regarde sur une carte, là où elle habite, et là où se passent les attaques. Il n’y a pas grand-chose qui les sépare, quelques rues... Pourtant je me raisonne.

Elle n’a peut-être plus de batterie. Elle est peut-être en train de faire la fête avec des amis. Elle travaille peut-être encore. Et puis il y a du monde à Paris, il y a peu de probabilités.

Les minutes s’égrènent.  Le nombre de morts grossit. De 18 à 30. De 30 à 50. De 50 à plus. Mon corps se contracte. Je pleure. Je ne m’en rends même plus compte, je pleure. Je pleure et j’ai peur.

Plus d’une heure s’écoule. J’essaye de contacter ses amis. J’ai l’impression que je vais être malade. Enfin mon téléphone sonne. C’est elle. Elle ne sait pas ce qui se passe, elle est dans la rue, à la sortie d’un ciné. Je lui dis tout très vite. Je lui dis de se dépêcher, de rentrer. J’attends impatiemment qu’elle me dise qu’elle est bien en sécurité.

J’éclate encore plus fortement en sanglots. Je respire comme si je sortais de l’eau, mes larmes semblaient me noyer. Mes mains, mes bras se mettent à trembler. Mon dos, mon ventre, mes jambes, ne forment plus qu’un bloc de béton. En vie. En vie. En vie.

L’espoir égoïste vient de renaître en moi, alors que dans ma télé, on ne parle que de morts. Au Bataclan, ces malades auraient utilisé des grenades au sein même de la salle. Ce serait une boucherie. La prise d’otage s’achève, les premiers témoins sortent.

Des litres et des litres de sang. Des corps à enjamber. Des blessés à trainer. Des cauchemars à panser.

On sent la panique. On sent le soutien. On sent la colère.

La nuit est courte. Le sommeil s’est échappé. On n’a pas envie de fermer les yeux sur ces horreurs.

127 morts.

Le monde nous encourage. Moi j’ai juste envie de crier.

Je ne veux pas entendre Marine Le Pen faire des raccourcis ridicules et promulguer ses idées extrémistes. Je ne veux pas non plus du discours de Sarkozy qui en profite pour taper sur Hollande. Comment peut-on faire ça ? Utiliser une telle situation ? On a besoin d’unité, pas d’idiots qui comptent le nombre de voix qu’ils peuvent récupérer, quand on compte au même moment le nombre de cadavres qui jonchent notre sol !

Le mot « guerre » est scandé. Pour notre génération, qui n’en a jamais vraiment connue, ce mot semble désuet. La « guerre » dans notre pays, c’était pour nos aïeuls. Pas pour nous. Pas en 2015. On a changé, on a évolué, ça ne peut plus exister. Et d’un coup, on se le prend en pleine face, ce mot. GUERRE.

Il me faut du temps pour l'absorber, mais c’est d’accord, nous sommes prêts. Entrons en guerre. Entrons en guerre en refusant de nous agenouiller. En refusant de céder aux menaces. Entrons en guerre en allant danser, chanter, rire. Entrons en guerre en faisant la fête sans peur, en allant soutenir notre nation qui se mesure amicalement et sportivement à d’autres. Mettons de la musique partout, celle que les terroristes ont essayé d’assassiner au Bataclan, et toutes les autres qui nous font vibrer. Enfin, entrons en guerre contre nous-même, en nous gorgeant d’amour, pour ne jamais, jamais, perdre notre humanité.

Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’ils ont déjà perdu : chacune de leurs attaques nous donnera encore plus de raisons de protéger ce qu’ils combattent. Plus ils nous frapperont, plus j’aurais envie d’avoir des nouvelles de mes voisins, de mes frères et sœurs, plus j’aimerais chacun de mes concitoyens. Plus ils nous attaquerons, plus nous serons certains d’être unis du bon côté : celui du bonheur, de la liberté et de l’amour. Plus ils voudront nous priver de ce qui fait de nous des français, plus nous nous accrocherons et plus nous revendiquerons  nos valeurs.

Alors vive la liberté. Vive l’égalité. Vive la fraternité.

Vivons."

 

Je vous envoie tout mon amour, où que vous soyez et qui que vous soyez.

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