L'amie prodigieuse, Elena Ferrante, une fresque napolitaine enivrante

J'arrive avec des mois, voir des années de retard, pour parler de L'amie prodigieuse, le premier tome de la saga d'Elena Ferrante, dont vous avez déjà certainement entendu parler.

Mais avant toute chose, commençons par un mystère. Celui qui englobe l'auteure de cette série de quatre livres (trois sortis à ce jour) aux allures autobiographiques. Car la créatrice de cette histoire a souhaité se soustraire aux médias et rester le plus anonyme possible. C'est pourquoi elle utilise un pseudonyme. Depuis qu'elle a été publiée, nous ne connaissons que très peu d'éléments à son sujet en dehors de ceux qu'elle a consenti à révéler : elle serait une mère de famille née à Naples. On reconnaîtra aisément que ça fait peu d'infos... Cet effacement à tendance à rendre curieux la plupart de son lectorat et certains se sont lancés dans la quête difficile de démasquer l'auteure à succès.

Cet engouement ne serait certainement pas né à partir de livres médiocres. Cette passion pour cette saga est-elle donc justifiée ?

Elena et Lila sont amies depuis l'enfance, et la série est consacrée à leur évolution, s'étalant sur des années.

Toutes deux ont des caractères très différents. Lila est féroce, divine, d'une intelligence innée. Mais ce portrait est peut-être légèrement faussé, parce qu'il nous est restitué par Elena, la narratrice. Elena, quant à elle, se voit comme pataude, systématiquement en retard vis à vis de sa meilleure amie, mais elle est tout de même plus gentille, plus douce et plus diplomate. Assez vite je me suis prise d'affection pour ces deux fillettes qui grandissent sous nos yeux.

L'amie prodigieuse, Elena Ferrante, une fresque napolitaine enivrante

Il s'agit là d'une fresque extraordinaire sur la vie de deux jeunes napolitaines vers la fin des années 50. Deux thèmes centraux m'ont passionnée sans jamais être redondants ou lourds :

- La condition sociale et les moyens de s'y extraire. On découvre des quartiers pauvres italiens, où la violence s'insinue dans les maisons, dans les relations, dans le quotidien. Les familles influentes doivent être respectés, sous peine de perdre leur protection. La mafia est comme une ombre planant au dessus des ruelles. Même en travaillant dur, on ne peut pas toujours fuir ses origines. L'école n'est pas toujours bien vue. Ce qui compte, c'est d'aider ses parents, de bien se comporter, et de trouver un bon parti. L'italien n'est pas encore parlé par tout le monde, c'est le dialecte local qui prime. Le groupe social est très important, on reste entre habitants du même quartier.

Elena et Lila prendront deux voies différentes pour s'échapper de leur condition, et leur parcours semble rempli de difficultés, de hauts et de bas.

- L'amitié. L'amitié c'est le squelette de ce livre. Entre fascination et répulsion, passion et jalousie. Les deux héroïnes s'adorent, et tout en même temps se battent. Elles sont dans un combat constant pour rattraper l'autre, être la meilleure, s'en sortir. Etrangement, j'ai trouvé cette vision très réaliste. Je ne me suis jamais disputée plus violemment qu'avec les gens que j'aimais le plus. Et si mes amies sont mes amies, c'est parce que je les admire et les estime bien plus que d'autres connaissances. Malgré tout cet amour, parfois, je trouve leur parcours, leurs attitudes, leur personnalité, si parfaites, qu'elles me font me sentir amoindrie, ridicule à côté. Et cette pointe de jalousie m'invite à me challenger, à m'élever. C'est ce que ressentent Elena et Lila. Leur amitié est unique et exigeante, aussi dense qu'une passion amoureuse. Si l'une s'éloigne de l'autre, la laissée pour compte le vit comme une injustice terrible.

J'aimerais également relevé la beauté de l'écriture. La langue est d'une jolie richesse qui nous donne l'impression d'avoir la bouche pleine de sons, alors qu'on lit dans sa tête.

Le seul point un peu négatif de ce livre, c'est que je me suis perdue entre les noms des personnages et leurs liens familiaux. Un index est présent au début du roman, mais je n'avais pas toujours le courage de chercher, pour ne pas sortir de ma lecture, ou je ne trouvais pas facilement. J'ai été également déstabilisée par les diminutifs italiens (Elena devient Lenù par exemple, et pour moi ça ne coulait clairement pas de source !). Mais j'ai aimé être immergée dans cette Italie rétro, qui me donnait l'impression d'être tout autour de moi quand je lisais.

Je vous conseille donc cette lecture si vous avez envie d'un roman un peu épais, où l'on suit des personnages à travers le temps. Pas de quête, d'objectifs tout définis dès le début, on se laisse porter par la vie de Lenù et Lila, et par celle de leur groupe d'amis. Education, émois, amours, comme en faisant la planche dans le courant d'une rivière, on flotte sur les phrases d'Elena Ferrante qui nous conte deux destinés.

 

Si ce livre était un plat ou une boisson, ce serait une bonne mais fine margherita.

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